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LE PORTUGAL

Il y a des régions qui vous prennent au cœur, d’autres un peu moins. Certaines que l’on quitte la gorge un peu nouée, d’autres que l’on laisse derrière soi sans trop d’états d’âme.

Entrer au Portugal a été difficile, en sortir pas du tout, et il me fallait un peu de temps pour écrire sur ce pays, laisser les zones d’ombres se dissiper pour distinguer un peu mieux les histoires à raconter. Parce qu’il y a deux manières de raconter le voyage, celle instantanée, où les sentiments sont confus, les idées fraîches, les fils des événements encore emmêlés; et puis celle que l’on raconte à son retour ou quelques instants plus tard, quand les esprits se sont calmés et que l’on a pris du recul sur les faits. Raconter le voyage, c’est classer les aventures, il y a celles qui méritent d’être narrées à tout ceux que l’on croise, connus ou inconnus, celles que l’on raconte aux personnes qui, on le sait, vont comprendre, et celles que l’on garde pour soi, que l’on note dans son petit carnet, en sachant qu’on les relira un jour en se disant “mais c’était pas si grave”. Dépeindre une journée, un trajet, une période peu de temps après les faits laisse peu, ou pas, de temps pour trier ses idées, et les récits sont flous, les impressions oscillent et on s’y perd un peu.

Le Portugal a été un pays assez confus, que je n’ai pas très bien compris et peu apprécié sur le moment. Il y a plusieurs raisons à cela, plus ou moins fondées, qui vont de la conduite (folle) des automobilistes portugais au nombre (fou) de touristes, mais qui ont toutes influencé la vision que j’ai eu du pays, et cela m’a demandé un peu de temps et pas mal de réflexion pour défaire les nœuds (dans ma tête) de ces deux semaines à pédaler du Nord au Sud. Et même un mois après, trouver les mots justes n’est pas facile, et décrire ses impressions est un exercice délicat.

28 septembre

Me voici au Portugal. Je campe à deux kilomètres de la frontière avec l’Espagne, après avoir roulé une longue journée en Galice, que j’avais un peu de mal à quitter; les paysages et les habitants étant mémorables, et le Portugal m’effrayant un peu, surtout pour la langue. Alors j’ai fait des détours, longé la côte espagnole, pris mon temps, mais la frontière se rapprochait inévitablement. Pour prolonger encore un peu mon séjour en Espagne, j’ai décidé de ne pas prendre le ferry qui traverse le Minho – fleuve qui marque la frontière entre la Galice et le Portugal – mais de pédaler 20 kilomètres supplémentaire pour emprunter le pont qui relie les deux pays.

Et puis j’ai pris mon temps pour traverser ce pont. Rien ne m’avait indiqué le passage entre la France et l’Espagne, et j’avais passé la frontière sans même m’en rendre compte, mais, cette fois ci, un grand carré de métal bleu orné de douze étoiles jaunes, avec un grand PORTUGAL au milieu, m’attendait à l’autre bout du pont. Passer de l’autre côté, c’était changer de langue, et c’est ce qui m’effrayait le plus. Comment dire bonjour, au revoir, merci ? Alors, pour éviter ces tracas de langage, j’ai planté ma tente tout près de la frontière, afin de laisser un peu de temps aux choses pour décanter.

30 septembre

Voici Porto ! Première grande ville portugaise, j’y arrive alors qu’il fait gris, froid… et que je n’ai nulle part où dormir. Le but, c’était de visiter la ville, mais aucune demande de Couchsurfing ou Warmshower n’a abouti, et, comme je n’avais plus de carte bancaire, je ne pouvais pas réserver d’auberge. Je pique nique – dépitée – sur un banc, face à la mer, en réfléchissant à un système pour visiter Porto, camper pas loin (ce qui est compliqué) pour quelques jours.

Et puis un monsieur et son fils viennent me parler. On discute de vélo, de la France et de la Norvège, et ils m’invitent à venir dormir chez eux le soir. Je suis plus que ravie : je vais pouvoir passer quelques temps dans la ville, et, surtout, échanger avec des portugais sans la barrière de la langue. Alors je repars vers Porto, le temps me semble un peu moins gris, un peu moins froid.

Arrivée dans la ville, oh !, je me rends compte que Morgan n’est pas loin du tout. Vraiment, vraiment pas loin. Après quelques messages, on décide de se retrouver à la Casa da Musica, et je pense que j’ai rarement été aussi ravie de voir quelqu’un que je connais. Cela fait un mois que je suis partie, et discuter en français est agréable, ne pas avoir à apprendre à connaître “l’autre”, reposant, et nous pouvons échanger sur ce que nous avons vu en Espagne, puisque nos trajets étaient quasiment similaires. On discute, on discute, et nous allons chez Mario et Eric pour y passer la nuit.

3 octobre

Après avoir passé une journée à vadrouiller dans Porto, nous reprenons le chemin “vers le Sud”. Je rejoins Morgan un soir, un deuxième soir, et ce sera ainsi quasiment tous les jours au Portugal. C’est une autre façon de voyager : Morgan regarde les spots de surf pour la journée, on convient d’un endroit pour se retrouver le soir, et on campe près de la mer. En général, je monte ma tente en l’accrochant à mon vélo et mes sacoches puisque je ne peux pas planter les sardines, on mange des pâtes (beaucoup), et on discute. C’est le luxe, je n’ai pas à compter chaque goutte d’eau que j’utilise, j’ai même droit à un siège, et, surtout, c’est agréable de ne pas être toujours seule et de discuter, des routes qu’on a empruntées, “est ce que tu as vu la maison brûlée ?”, de nos impressions, et puis d’autres sujets.

Nous traversons alors une grande pinède ravagée par les flammes durant l’été 2017 : les arbres calcinés se dressent de chaque côté de la route dont le revêtement est, lui, complètement déformé, de temps en temps apparaît une maison sans toit, vide et abandonnée, les panneaux de signalisation sont neufs pour certains, mais il subsiste quelques pancartes rendues illisibles par le feu. L’ambiance est étrange, le soleil est bas le matin et le soir et, perdue entre ces arbres dénudés, j’ai l’impression d’être en plein hiver alors qu’il fait 27°C. En dehors des villages sur la côte, il n’y a personne, les gens ne font que passer sur ces grandes lignes droites qui découpent ce qu’il reste de forêt, et s’il n’y a pas de voiture, tout est très, trop calme. Le paysage est morose, sans vie et effrayant.

6 octobre

Lisboa, déjà ! J’avance vite, à raison d’une centaine de kilomètres par jour, la côte portugaise défile sous mes yeux. Celle-ci est touristique, construite, moderne, alors que seulement cent kilomètres dans les terres se trouve le Portugal rural, montagneux et clairsemé d’habitations plus ou moins récentes. La frontière est nette : dès que l’on ne voit plus la mer, que les embruns ne se font plus sentir, on se retrouve au milieu de champs, de vergers que les constructions n’ont pas encore recouverts. J’arrive à Lisbonne par les terres, où ça monte et ça descend, et retrouve Myriam. Une autre tête connue ! Comme à chaque fois que je me retrouve dans une maison, c’est le grand luxe : douche, lessive, lit et une autre personne avec qui discuter. Nous allons boire un verre, et passons le week end à visiter la ville : du pavillon du Portugal de Siza au monastère des Hiéronymites, en passant par le MAAT, le château Saint Georges. La ville est très agréable, mais il faut repartir : je retrouve de toute façon Myriam et deux de ses amis tout au Sud, à Lagos, dans quelques jours.

12 octobre

Après avoir quitté Lisbonne, nous suivons la côte jusqu’à Sines, puis nous dirigeons dans les terres après un malheureux événement . Alors que Morgan rejoint de nouveau la côte pour se trouver une autre planche de surf, je décide de rester dans les (relativement petites) montagnes, où je me sens mieux, jusqu’à Faro. Le paysage et les gens changent : ça grimpe quand même pas mal, et les habitants sont, je trouve, beaucoup plus souriants et accueillants. Je traverse une autre forêt en cendres, celle-ci est d’eucalyptus et a brûlé cet été. Et je me rends compte de la chance que j’ai de pouvoir voyager avec un vélo : je ne peux pas passer à côté de l’odeur d’eucalyptus, d’abord verts le matin, puis brûlés l’après midi, très présente. Le paysage est en nuances de marron, et quelques pickups s’activent pour dégager les forêts endommagées. Contrairement aux pinèdes, le travail pour remettre en état la forêt est beaucoup plus important : ces eucalyptus sont utilisés pour faire de la pâte à papier, et, pour des questions de sous, il est impensable de laisser les plantations à l’abandon.

15 octobre

Retour en Espagne (sous la pluie).

Contrairement au passage de l’Espagne au Portugal, je ne suis pas triste de quitter le Portugal. Pas ravie non plus, mais je n’ai pas l’impression de laisser un petit bout de moi dans ce pays en prenant, cette fois-ci, le ferry pour traverser le Guadiana. Je ne saurai pas expliquer pourquoi, mais ce pays ne m’a pas touchée autant que je pensais qu’il l’aurait fait. Peut être parce que j’ai surtout suivi la côte touristique, ou que je n’ai pas beaucoup rencontré d’habitants, ou que la langue faisait une (trop) grande barrière. Je quitte le pays avec un sentiment un peu amer, en ayant l’impression d’être passée à côté de quelque chose, une culture et une histoire que je ne connais toujours pas, un pays au passé compliqué qui se ressent dès que l’on quitte les maisons luxueuses de bord de mer.

Mais c’est une bonne leçon. D’une part, ne pas me faire d’idées préconçues, en fonction de ce qu’on m’a dit. Certaines personnes ont pu apprécier telle ou telle région, mais dans des circonstances, forcément différentes, qui changent peut être beaucoup de choses. Ensuite, peut être pédaler un peu moins vite, me poser une heure à un café, ne pas hésiter à (essayer de) parler aux habitants. Et puis, me renseigner sur les régions que je traverse et en sortir avec l’impression d’avoir appris quelque chose. C’est peut être ça, au final, ce qui m’a manqué au Portugal : j’ai peu appris sur le pays et en ressors avec plus de questions que de réponses.

1000 km ! – et un court séjour près de Pampelune.

Ohlalala, j’ai pris du retard sur les compte rendus ! Le temps passe, je ne sais plus trop quel jour on est, les jours se suivent et se ressemblent… presque. Reprenons où nous nous étions arrêtés. Après la nuit dans les vignes, je mets le cap sur Bordeaux. Ce qui était prévu, c’est de dormir à quelques kilomètres de la ville et d’y arriver le lendemain pour visiter. Finalement, j’avance bien, et j’envoie un message à Elsa ‘au cas où’, lui demandant si c’est possible de m’accueillir pour la nuit (le mercredi 5, donc). “Pas de problème, c’est bon pour moi à partir de 20h”. J’arrive à Bordeaux vers 18h30, me promène, trouve (enfin !!) un sac étanche dont la taille est parfaite pour mettre ma tente, et rejoins Elsa chez elle. On discute, on mange, on rediscute, on va se coucher – dans un vrai lit. Le lendemain, je prends un peu de temps pour régler (encore) ce qui devait l’être sur internet, je visite Bordeaux, je me repose un peu. C’est la première ‘vraie’ journée sans vélo, et mes jambes me remercient. Je voulais repartir dans la soirée mais il s’est mis à pleuvoir des cordes, donc je dors encore chez Elsa ce soir là. Dernière journée à Bordeaux. Je me promène encore un peu, et pars vers 19h de la ville… C’est tard ! Je me dépêche de pédaler hors de l’agglomération pour trouver un coin où planter ma tente avant qu’il ne fasse nuit. Le coucher de soleil est magnifique, j’avance vite, tout va bien… Jusqu’à ce qu’un sanglier arrive devant moi, à 10m. Je m’arrête net, pas rassurée du tout. Finalement, il a plus peur que moi, et fait demi-tour pour retourner dans le bois. Je décide de m’arrêter au prochain coin “campable”. Je prends une petite route, passe devant un immense château, repère quelques coins. Je croise un monsieur à vélo, et lui demande s’il connaît un endroit où je peux planter ma tente : “par là c’est marécageux, vous pouvez demander au couple du chalet, dites leur que vous venez de la part de Thierry”. Je fais demi-tour, et toque au chalet : “oui, oui, pas de problème, mets toi dans le jardin… Non sous les platanes c’est plein de moustiques, le jardin c’est bien”. Je m’installe, ils m’invitent à manger des frites, on discute de voyage et d’Espagne et de Turquie, puis je vais me coucher. Le lendemain, départ à 9h30, direction Mont de Marsan. Je bois un dernier thé avec eux, et décolle. La route est assez vallonnée, je sens que je m’approche des Pyrénées. Ça monte, ça descend toute la journée, petit pic à 65km/h dans une des descentes sans donner un seul coup de pédale, et j’arrive à Mont de Marsan vers 18h. Je m’achète de quoi manger pour le soir, et me trouve un champ où camper sur la route en direction de Pau, la destination suivante.

Cette nuit là, je dors un peu mal : je suis à côté d’un bois et la rencontre avec un autre sanglier ne m’amuse pas tant que ça. J’entends des bruits d’animaux inconnus, je me réveille souvent, je ne suis pas très rassurée. Je pars à 9h30 pour Pau : la route grimpe de plus en plus. J’arrive à Pau, il est 16h30 : je mange un bout, et je repère de gros nuages gris qui s’avancent. Je décide de sortir de la ville et de trouver un champ où planter ma tente : je suis une voie verte où personne ne dit bonjour (?), puis une longue route, toute droite, qui traverse les villages industriels près de Pau. Je prends la route qui mène à Saint Jean Pied de Port, où je souhaite être le lendemain. Ca grimpe, ca grimpe, je trouve difficilement un champ ouvert, plat, et pas trop près de la route. Finalement, je m’installe dans un pré, monte ma tente, repère plein, plein de limaces autour, mange, et assiste à un des plus beaux couchers de soleil – pour l’instant.

Le lendemain, cap sur Saint Jean Pied de Port, donc. Normalement, je dois y récupérer ma nouvelle carte SIM (avec un nouveau forfait avec PLEIN d’internet – ça va me changer des 250 mo) à la Poste, que ma mère m’a envoyée. La route n’est pas très longue, 75km, mais il faut que j’y sois avant que la Poste ferme, à 17h – selon internet. Cette fois-ci, la route grimpe VRAIMENT. Je passe les deux premiers cols de toute ma vie, croise plein de cyclistes qui disent plus ou moins bonjour, remplis mes bidons aux tout petits cimetières des tout petits villages. J’arrive à la Poste à 16h2²5, récupère ma lettre juste à temps (elle ferme à 16h30 et pas 17h !), et m’installe dans le camping municipal de la ville. Il y a beaucoup de pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, dans toute la ville. Des boutiques qui ont l’air très commerciales, des hôtels chers, bref, c’est très touristique. Je découvre le côté commercial du chemin, et ça ne me plaît pas trop. Au camping, je me douche (youhou !), mange, et discute avec deux cyclistes écossais. Je me couche à 22h, épuisée.

Le jour suivant – on est alors mardi -, j’ai prévu de passer la frontière espagnole. Je suis à la fois très contente et un pas trop rassurée, comme je ne parle pas un mot de la langue. Je décolle à 11h de la ville, après avoir déposé un colis avec tout ce dont je n’ai finalement pas besoin. Je quitte la ville en suivant la D15, très passante, puis rejoins la D948 (où je passe les 1000km depuis le début de ce voyage !!). Je prends mon temps, profite du paysage de carte postale (qui n’est beau que pour les yeux – les jambes n’apprécient pas trop, elles), puis rejoins une toute petite route qui grimpe, qui grimpe. Je passe deux heures à grimper, j’avance à 5km/h (vraiment), c’est très, très raide. J’ai l’impression que ça ne va jamais se terminer, ça continue de grimper. Arrivée presque en haut, de gros nuages gris arrivent et j’entends du tonnerre : je n’ai aucune envie d’être prise par l’orage, alors je me dépêche, et dévale la descente a toute vitesse. Je ne me rends même pas compte que j’ai passé la frontière, mais tant pis, je n’ai pas du tout envie d’être trempée. Je rempis mes bidons au premier petit village (espagnol, donc) que je rencontre, et je continue mon chemin vers Pampelune. Je suis une route très passante, et très cycliste, et décide de m’arrêter pour trouver un coin où dormir avant d’arriver à Pampelune qui n’est plus qu’à 15km. Je passe 30 minutes à chercher un endroit où dormir : il n’y a rien, tous les champs sont barricadés, ceux qui ne le sont pas sont trop pentus pour pouvoir y installer une tente. Je finis par demander à une dame, d’abord si elle parle anglais, puis si elle connaît un endroit où je peux planter ma tente. Il s’avère qu’elle est anglaise, et elle me propose de camper dans son jardin, où un autre monsieur a déjà planté sa tente. On discute, et on en vient à parler du bâtiment à l’entrée du jardin : ils m’apprennent que c’est une église, ou une abbaye, ils ne savent pas trop, qu’ils ont acheté il y a 6 ans et qu’ils retapent tous les jours depuis – il tombait en ruines depuis 60 ans. Ils ont des problèmes avec la commune qui veut le récupérer et qui a lancé un avis d’expulsion, alors ils souhaitent le faire classer pour le protéger. La bâtisse est vraiment belle, du XIIIè siècle, et ils ont découvert des fresques uniques à l’intérieur que les historiens n’avaient jamais vues dans une église auparavant. Je tombe pile au bon moment : ils sont en train de finir le dossier de candidature pour l’UNESCO, mais il leur manque des plans et relevés qu’ils sont incapables de faire par eux-mêmes. Je vais donc passer les deux prochains jours ici, sur Autocad (pour une fois que c’est utile !), à leur dessiner ce qui leur manque.

Le départ (et les premiers jours)

Et c’est parti !

Voilà maintenant quelques jours que je suis partie de Nantes (3 au moment où j’écris ces mots), quatre jours de chez mes parents, et tout s’est enchaîné très vite. 145km (ouille) entre Angers et Nantes avec Paul-le-cycliste-que-rien-n-arrête (si ce n’est la tentation d’une baignade ou d’une glace ou de bosses à dévaler en VTT), une crevaison (déjà !), un passage rapide aux RDV de l’Erdre le vendredi, puis un réveil le samedi matin à 9h30 afin d’acheter les dernières choses qui me manquent. On enchaîne avec un petit pique nique devant l’école, et départ à 14h30, accompagnée par la chouette Ester et son tout aussi chouette VTT. L’objectif était Cholet, Ester m’accompagne jusqu’à Clisson. On emprunte des chemins un peu durs pour ma monture qui n’est absolument pas faite pour rouler sur des sentiers aussi sinueux et rocailleux, puis de la route toute goudronnée pour rejoindre Clisson. Ces deux jours là, j’ai un peu de mal : le guidon est lourd, mes épaules en prennent un coup, mes jambes aussi. Je sais bien que c’est normal, je ne peux pas monter des côtes de la même manière qu’avec un vélo vide, mais ça n’empêche pas mon cerveau de travailler : “est ce que je vais tenir ? combien de temps je vais tenir ? Ohlala c’est dur quand même”. Je me demande ce que j’ai pris en trop, ce que je peux renvoyer chez mes parents, mais je ne trouve qu’un ou deux objets pas nécessairement utiles. Je suppose qu’il va falloir que je m’y fasse.

Après avoir dit au revoir à Ester à la gare, je continue ma route. C’est vraiment dur de continuer seule, alors je visse les écouteurs dans mes oreilles et j’avance au rythme des Beatles, d’Abba, de Supertramp, bref, que des choses pas très avouables. Connaissant mon penchant à toujours chercher le meilleur endroit pour camper (“ah, là c’est cool, mais je suis sûre que je peux trouver encore mieux plus loin”), je me force à m’arrêter avant d’être complètement exténuée. Je monte lentement ma tente, et je défais encore plus lentement mes sacoches. C’est un peu compliqué, je cherche TOUT, rien n’est où je pense, il faut que je trouve une organisation qui me convienne. Il est alors largement l’heure de faire à manger, j’ai un mal fou à allumer mon réchaud, bref, tout est lent, très lent. Je me couche à 23h, épuisée, quand éclate un feu d’artifice pas très loin.
Réveil difficile à 8h20 : je voulais me lever à 7h30 mais j’ai passé la nuit à glisser sur mon matelas tout neuf et à me réveiller tout le temps pour me redresser, alors je me suis accordée un peu plus de sommeil. Je mange mon petit dej (le coup de main de l’allumage de réchaud commence à rentrer), range tout, et décolle à 10h30 : c’est tard. Je mets le cap sur Bressuire pour rendre visite à Céline et Dorian, et faire la connaissance de Camille, leur fils. J’arrive à 14h, on discute, ils m’ont préparé une assiette (merci ♥ ), on continue de discuter, et je reprends la route vers 15h40, direction Niort.

Le GPS me fait emprunter une voie verte que je suis avec plaisir : c’est une ancienne voie de chemin de fer, ombragée des deux côtés, qui ne fait quasiment que grimper mais qui roule très bien. J’éteins le GPS et roule 5, 10, 20 kilomètres, en réfléchissant à tout ce qui me passe par la tête, quand je me rends compte qu’il faudrait peut être que je vérifie ce que le téléphone indique : bilan, je me suis ajouté une petite dizaine de kilomètres. Ce n’est pas grave, je ne suis pas pressée, et je rejoins la bonne route. Ca monte, ça descend, et, comme Céline et Dorian m’avaient avertie, je ne fais que traverser de tout petits villages. L’architecture a bien changé depuis mon départ : les toits sont plus plats, en tuile, les maisons sont en pierres blanches, l’organisation des villages est complètement différente de ce que je connais, au Nord de la Loire. Il est 18h30, je traverse un dernier petit village, remplis mes bidons, et emprunte un tout petit chemin pour me trouver un coin où planter ma tente. Je repère un champ, plutôt plat, et je me dirige vers celui-ci. J’y arrive, deux agriculteurs discutent au milieu. J’hésite à aller leur parler, mais je ne vois pas d’autre endroit où je peux camper. Tant pis, je pose mon vélo et me dirige vers eux. On discute un peu, “pas de problème, mets ta tente où tu veux”, “non il n’y a rien dans la parcelle, mets toi où tu veux, y’a la place”, “ah la Sarthe, c’est d’là qu’il vient Paulo”, “un an à vélo ? mais l’école alors ?”, “si tu as besoin, il y a mon fils qui habite en bas, là, n’hésite pas”. Ils me font beaucoup penser à mon grand père, ça me met plutôt à l’aise. Je monte ma tente et range tout – plus rapidement cette fois -, je commence à prendre mes repères; matelas à droite de la tente, du côté de l’absyde où il y a les sacoches, et je me réserve le côté gauche pour mettre tout mon bazar, m’asseoir pour faire à manger…
Mes pâtes sont alors en train de cuire quand j’entend un bruit de moteur : je croyais que c’était un tracteur, mais je l’entends se rapprocher de plus en plus. Je sors de ma tente et je vois les deux grand-pères revenir dans leur 4×4 blanc : “on apporte l’apéro !”. Ca me fait beaucoup sourire, ils me demandent si j’aime bien le Pineau, le whisky, ce que je veux boire. Ils me servent un grand verre de Pineau (“ça te fera dormir”), on discute un peu plus, l’un d’entre eux me donne son numéro de téléphone (“tu nous dira où tu es dans une ou deux semaines !”) et ils s’en vont après avoir fini leur whisky – mon verre est encore à moitié plein. Je mange donc mes pâtes accompagnées d’un peu de pineau, et je vais me coucher.

Le lendemain, grande nouvelle : une douche m’attend chez les parents d’Amaury, mais elle est 130 km. Je pars à 9h, dévale le petit chemin que j’avais grimpé la veille en priant de ne pas crever : c’est raté, mon pneu avant est tout plat quelques mètres après avoir rejoint la route. Je passe une heure à essayer de trouver le trou dans la chambre à air, je n’y arrive pas. Tant pis, je n’ai pas le temps, et en plus je n’ai plus d’eau alors que j’ai très soif, donc je change de chambre à air en me réservant l’autre à réparer à un autre moment. Je m’arrête vers midi à un Super U pour m’acheter de quoi manger : j’y croise les deux premiers cyclo touristes, on discute un peu, et je vais faires mes courses. En sortant du supermarché, voilà deux autres cyclistes : deux Ecossais avec lesquels on parle de midges et de moustiques, de paquets toujours trop grands, de camping. Je repars, il est presque 13h et je n’ai fait que 20km. Je passe mon après midi entre des champs de maïs et de tournesol, sans aucune ombre alors que mon compteur indique plus de 40°C. J’avance péniblement, ça monte, ça descend, la route est très passagère et les voitures se déportent à peine en doublant. Par chance, je croise un figuier (coucou maman, coucou Ester), je remplis ma petite sacoche de figues bien mûres, et je continue. J’ai l’impression que mes roues collent au bitume, ou que mes pneus sont crevés, ou que mes axes de roue sont cassés, je maudis les grands champs qui n’ont pas de haies pour faire un peu d’ombre, les voitures qui me font peur à chaque fois qu’elles me doublent, mais l’appel de la douche est assez tentant pour me faire pédaler.

J’arrive à Saintes, épuisée et transpirante, les fesses et les jambes en compote, et je suis accueillie par une douche (YES !!), un dîner avec plein de légumes (re-YES !!), un vrai lit (oserai-je écrire re-re-YES ?). En me couchant, je me rends compte que j’ai pédalé 450 km en quatre jours, ce n’est pas si étonnant que je sois aussi fatiguée. Je décide donc de me reposer un peu le lendemain : je profite de la connexion internet pour régler ce qui devait l’être, je visite Saintes, et je roule une trentaine de kilomètres seuelement pour piquer ma tente au milieu des vignes, d’où j’écris tout ça. Prochaine étape : Bordeaux, qui n’est plus qu’à une centaine de kilomètres.

POURQUOI PARTIR ? RAISON N°1

 

Si tu es en archi, tu sais à quel point on reste enfermé, derrière nos ordis, alors que le monde entier nous tend ses bras et tu sais combien c’est frustrant (si tu n’es pas en archi, maintenant tu es au courant. Les études d’archi, c’est grosso modo 60% du temps à dessiner des plans sur un ordi, 20% à gribouiller sur du calque et découper de la mousse/du carton/nos doigts, et les 20% restant à se plaindre de tout ça – cf. ce que tu viens de lire).

Bref, après trois années, il est temps d’avoir un peu le ciel au dessus de la tête, de respirer de l’air frais, de quitter son petit nid où traînent restes de pâtes sauce napolitaine et bouts de carton gris 1.5mm pour se prendre le vent/la pluie/le soleil/la neige. Si l’option voiture/van aurait pu être envisagée, la question ne s’est même pas posée puisque 1. le vélo c’est la vie, 2. il a l’avantage de nettement moins polluer notre atmosphère déjà bien mal en point, et, 3. il nous donne une toute autre perception de l’environnement dans lequel on évolue. La voiture nous offre certes une cabine douillette, protégée des éléments extérieurs, et elle laisse quand même un certain degré d’autonomie, mais le vélo permet d’être complètement, physiquement immergé dans le paysage. Ressentir le dénivelé, le vent, les changements d’odeur, de sons, de température, c’est ce qui me manquerait en partant avec un véhicule motorisé. Alors, forcément, ça va être un peu moins confort et bien moins rapide qu’avec n’importe quel automobile, mais pouvoir passer partout, des petites rues de centre ville aux chemins en pointillé des cartes IGN, percevoir les mini différences de vent après un virage, vivre les changements de régions, saisons, cultures avec tous les sens, tout ça compte beaucoup plus pour moi pour ce projet.

Aidée du magique outil nommé internet, de nombreuses et longues et fastidieuses recherches, de beaucoup de réflexion et de quelques connaisseurs qui se sont montrés bien patients face à mes questions plus ou moins pertinentes, le voyage s’est affiné. Grossièrement, c’est passé de ‘je voudrais faire du vélo pendant un an’ à ‘je vais pédaler en Europe pendant un an’ pour en arriver à ‘je vais rejoindre différentes villes européennes pour en découvrir les cultures cyclistes urbaines et faire mon mémoire dessus’. Des longues conversations, des échanges rapides et des heures de pédalage en ville, en campagne, sur des routes inondées, dans la pampa écossaise, sur une heure, trois jours, deux semaines m’ont permis de savoir ce que voudrais faire de cette année et comment je voudrais que ça se passe, à savoir : rouler avec un vélo plutôt léger (tout est relatif, hein) et rapide, 60L à disposition pour mettre toutes mes affaires dans des sacoches très, très (très) chouettes, et un équipement pas trop chargé, mais quand même confortable.

Alors, pendant un an, je roulerai sur les routes européennes avec tout ce dont j’ai besoin. Pour l’instant, je prévoir de dormir majoritairement en tente, avec quelques arrêts Couchsurfing ou Warmshower et quelques visites chez des copains cool qui sont en Erasmus. J’ai calculé l’itinéraire pour rouler 50 km par jour en moyenne, ce qui me laisse le temps de me balader un peu. Et, surtout, je compte m’intéresser à une série de villes sous l’angle du vélo et du cyclisme urbain, mais ça, c’est la deuxième raison.

En tout cas, mille mercis pour ce beau lancement, quelques (très) bonnes nouvelles devraient bientôt arriver et, surtout, l’itinéraire (dans sa version actuelle 🙂 ) !

 

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