LE PORTUGAL

Il y a des régions qui vous prennent au cœur, d’autres un peu moins. Certaines que l’on quitte la gorge un peu nouée, d’autres que l’on laisse derrière soi sans trop d’états d’âme.

Entrer au Portugal a été difficile, en sortir pas du tout, et il me fallait un peu de temps pour écrire sur ce pays, laisser les zones d’ombres se dissiper pour distinguer un peu mieux les histoires à raconter. Parce qu’il y a deux manières de raconter le voyage, celle instantanée, où les sentiments sont confus, les idées fraîches, les fils des événements encore emmêlés; et puis celle que l’on raconte à son retour ou quelques instants plus tard, quand les esprits se sont calmés et que l’on a pris du recul sur les faits. Raconter le voyage, c’est classer les aventures, il y a celles qui méritent d’être narrées à tout ceux que l’on croise, connus ou inconnus, celles que l’on raconte aux personnes qui, on le sait, vont comprendre, et celles que l’on garde pour soi, que l’on note dans son petit carnet, en sachant qu’on les relira un jour en se disant “mais c’était pas si grave”. Dépeindre une journée, un trajet, une période peu de temps après les faits laisse peu, ou pas, de temps pour trier ses idées, et les récits sont flous, les impressions oscillent et on s’y perd un peu.

Le Portugal a été un pays assez confus, que je n’ai pas très bien compris et peu apprécié sur le moment. Il y a plusieurs raisons à cela, plus ou moins fondées, qui vont de la conduite (folle) des automobilistes portugais au nombre (fou) de touristes, mais qui ont toutes influencé la vision que j’ai eu du pays, et cela m’a demandé un peu de temps et pas mal de réflexion pour défaire les nœuds (dans ma tête) de ces deux semaines à pédaler du Nord au Sud. Et même un mois après, trouver les mots justes n’est pas facile, et décrire ses impressions est un exercice délicat.

28 septembre

Me voici au Portugal. Je campe à deux kilomètres de la frontière avec l’Espagne, après avoir roulé une longue journée en Galice, que j’avais un peu de mal à quitter; les paysages et les habitants étant mémorables, et le Portugal m’effrayant un peu, surtout pour la langue. Alors j’ai fait des détours, longé la côte espagnole, pris mon temps, mais la frontière se rapprochait inévitablement. Pour prolonger encore un peu mon séjour en Espagne, j’ai décidé de ne pas prendre le ferry qui traverse le Minho – fleuve qui marque la frontière entre la Galice et le Portugal – mais de pédaler 20 kilomètres supplémentaire pour emprunter le pont qui relie les deux pays.

Et puis j’ai pris mon temps pour traverser ce pont. Rien ne m’avait indiqué le passage entre la France et l’Espagne, et j’avais passé la frontière sans même m’en rendre compte, mais, cette fois ci, un grand carré de métal bleu orné de douze étoiles jaunes, avec un grand PORTUGAL au milieu, m’attendait à l’autre bout du pont. Passer de l’autre côté, c’était changer de langue, et c’est ce qui m’effrayait le plus. Comment dire bonjour, au revoir, merci ? Alors, pour éviter ces tracas de langage, j’ai planté ma tente tout près de la frontière, afin de laisser un peu de temps aux choses pour décanter.

30 septembre

Voici Porto ! Première grande ville portugaise, j’y arrive alors qu’il fait gris, froid… et que je n’ai nulle part où dormir. Le but, c’était de visiter la ville, mais aucune demande de Couchsurfing ou Warmshower n’a abouti, et, comme je n’avais plus de carte bancaire, je ne pouvais pas réserver d’auberge. Je pique nique – dépitée – sur un banc, face à la mer, en réfléchissant à un système pour visiter Porto, camper pas loin (ce qui est compliqué) pour quelques jours.

Et puis un monsieur et son fils viennent me parler. On discute de vélo, de la France et de la Norvège, et ils m’invitent à venir dormir chez eux le soir. Je suis plus que ravie : je vais pouvoir passer quelques temps dans la ville, et, surtout, échanger avec des portugais sans la barrière de la langue. Alors je repars vers Porto, le temps me semble un peu moins gris, un peu moins froid.

Arrivée dans la ville, oh !, je me rends compte que Morgan n’est pas loin du tout. Vraiment, vraiment pas loin. Après quelques messages, on décide de se retrouver à la Casa da Musica, et je pense que j’ai rarement été aussi ravie de voir quelqu’un que je connais. Cela fait un mois que je suis partie, et discuter en français est agréable, ne pas avoir à apprendre à connaître “l’autre”, reposant, et nous pouvons échanger sur ce que nous avons vu en Espagne, puisque nos trajets étaient quasiment similaires. On discute, on discute, et nous allons chez Mario et Eric pour y passer la nuit.

3 octobre

Après avoir passé une journée à vadrouiller dans Porto, nous reprenons le chemin “vers le Sud”. Je rejoins Morgan un soir, un deuxième soir, et ce sera ainsi quasiment tous les jours au Portugal. C’est une autre façon de voyager : Morgan regarde les spots de surf pour la journée, on convient d’un endroit pour se retrouver le soir, et on campe près de la mer. En général, je monte ma tente en l’accrochant à mon vélo et mes sacoches puisque je ne peux pas planter les sardines, on mange des pâtes (beaucoup), et on discute. C’est le luxe, je n’ai pas à compter chaque goutte d’eau que j’utilise, j’ai même droit à un siège, et, surtout, c’est agréable de ne pas être toujours seule et de discuter, des routes qu’on a empruntées, “est ce que tu as vu la maison brûlée ?”, de nos impressions, et puis d’autres sujets.

Nous traversons alors une grande pinède ravagée par les flammes durant l’été 2017 : les arbres calcinés se dressent de chaque côté de la route dont le revêtement est, lui, complètement déformé, de temps en temps apparaît une maison sans toit, vide et abandonnée, les panneaux de signalisation sont neufs pour certains, mais il subsiste quelques pancartes rendues illisibles par le feu. L’ambiance est étrange, le soleil est bas le matin et le soir et, perdue entre ces arbres dénudés, j’ai l’impression d’être en plein hiver alors qu’il fait 27°C. En dehors des villages sur la côte, il n’y a personne, les gens ne font que passer sur ces grandes lignes droites qui découpent ce qu’il reste de forêt, et s’il n’y a pas de voiture, tout est très, trop calme. Le paysage est morose, sans vie et effrayant.

6 octobre

Lisboa, déjà ! J’avance vite, à raison d’une centaine de kilomètres par jour, la côte portugaise défile sous mes yeux. Celle-ci est touristique, construite, moderne, alors que seulement cent kilomètres dans les terres se trouve le Portugal rural, montagneux et clairsemé d’habitations plus ou moins récentes. La frontière est nette : dès que l’on ne voit plus la mer, que les embruns ne se font plus sentir, on se retrouve au milieu de champs, de vergers que les constructions n’ont pas encore recouverts. J’arrive à Lisbonne par les terres, où ça monte et ça descend, et retrouve Myriam. Une autre tête connue ! Comme à chaque fois que je me retrouve dans une maison, c’est le grand luxe : douche, lessive, lit et une autre personne avec qui discuter. Nous allons boire un verre, et passons le week end à visiter la ville : du pavillon du Portugal de Siza au monastère des Hiéronymites, en passant par le MAAT, le château Saint Georges. La ville est très agréable, mais il faut repartir : je retrouve de toute façon Myriam et deux de ses amis tout au Sud, à Lagos, dans quelques jours.

12 octobre

Après avoir quitté Lisbonne, nous suivons la côte jusqu’à Sines, puis nous dirigeons dans les terres après un malheureux événement . Alors que Morgan rejoint de nouveau la côte pour se trouver une autre planche de surf, je décide de rester dans les (relativement petites) montagnes, où je me sens mieux, jusqu’à Faro. Le paysage et les gens changent : ça grimpe quand même pas mal, et les habitants sont, je trouve, beaucoup plus souriants et accueillants. Je traverse une autre forêt en cendres, celle-ci est d’eucalyptus et a brûlé cet été. Et je me rends compte de la chance que j’ai de pouvoir voyager avec un vélo : je ne peux pas passer à côté de l’odeur d’eucalyptus, d’abord verts le matin, puis brûlés l’après midi, très présente. Le paysage est en nuances de marron, et quelques pickups s’activent pour dégager les forêts endommagées. Contrairement aux pinèdes, le travail pour remettre en état la forêt est beaucoup plus important : ces eucalyptus sont utilisés pour faire de la pâte à papier, et, pour des questions de sous, il est impensable de laisser les plantations à l’abandon.

15 octobre

Retour en Espagne (sous la pluie).

Contrairement au passage de l’Espagne au Portugal, je ne suis pas triste de quitter le Portugal. Pas ravie non plus, mais je n’ai pas l’impression de laisser un petit bout de moi dans ce pays en prenant, cette fois-ci, le ferry pour traverser le Guadiana. Je ne saurai pas expliquer pourquoi, mais ce pays ne m’a pas touchée autant que je pensais qu’il l’aurait fait. Peut être parce que j’ai surtout suivi la côte touristique, ou que je n’ai pas beaucoup rencontré d’habitants, ou que la langue faisait une (trop) grande barrière. Je quitte le pays avec un sentiment un peu amer, en ayant l’impression d’être passée à côté de quelque chose, une culture et une histoire que je ne connais toujours pas, un pays au passé compliqué qui se ressent dès que l’on quitte les maisons luxueuses de bord de mer.

Mais c’est une bonne leçon. D’une part, ne pas me faire d’idées préconçues, en fonction de ce qu’on m’a dit. Certaines personnes ont pu apprécier telle ou telle région, mais dans des circonstances, forcément différentes, qui changent peut être beaucoup de choses. Ensuite, peut être pédaler un peu moins vite, me poser une heure à un café, ne pas hésiter à (essayer de) parler aux habitants. Et puis, me renseigner sur les régions que je traverse et en sortir avec l’impression d’avoir appris quelque chose. C’est peut être ça, au final, ce qui m’a manqué au Portugal : j’ai peu appris sur le pays et en ressors avec plus de questions que de réponses.

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